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LE MISANTHROPE - Tout Molière

LE MISANTHROPE COM DIE ACTEURS ALCESTE, amant de C lim ne PHILINTE, ami d Alceste ORONTE, amant de C lim ne C LIM NE, amante d Alceste LIANTE, cousine de C lim ne ARSINO , amie de C lim ne ACASTE } CLITANDRE } marquis BASQUE, valet de C lim ne UN GARDE de la mar chauss e de France DU BOIS, valet d Alceste La sc ne est Paris. ACTE I, SC NE PREMI RE PHILINTE, ALCESTE. PHILINTE Qu'est-ce donc? Qu'avez- vous ? ALCESTE Laissez-moi, je vous prie. PHILINTE Mais, encor, dites-moi, quelle ALCESTE Laissez-moi l , vous dis-je, et courez vous cacher. PHILINTE Mais on entend les gens, au moins, sans se f cher.

Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici, profession de l'être; 10 Mais après ce qu'en vous, je viens de voir paraître,

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1 LE MISANTHROPE COM DIE ACTEURS ALCESTE, amant de C lim ne PHILINTE, ami d Alceste ORONTE, amant de C lim ne C LIM NE, amante d Alceste LIANTE, cousine de C lim ne ARSINO , amie de C lim ne ACASTE } CLITANDRE } marquis BASQUE, valet de C lim ne UN GARDE de la mar chauss e de France DU BOIS, valet d Alceste La sc ne est Paris. ACTE I, SC NE PREMI RE PHILINTE, ALCESTE. PHILINTE Qu'est-ce donc? Qu'avez- vous ? ALCESTE Laissez-moi, je vous prie. PHILINTE Mais, encor, dites-moi, quelle ALCESTE Laissez-moi l , vous dis-je, et courez vous cacher. PHILINTE Mais on entend les gens, au moins, sans se f cher.

2 ALCESTE 5 Moi, je veux me f cher, et ne veux point entendre. PHILINTE Dans vos brusques chagrins, je ne puis vous comprendre; Et quoique amis, enfin, je suis tous des ALCESTE 1 Moi, votre ami? Rayez cela de vos papiers. J'ai fait jusques ici, profession de l' tre; 10 Mais apr s ce qu'en vous , je viens de voir para tre, Je vous d clare net, que je ne le suis plus, Et ne veux nulle place en des c urs corrompus. PHILINTE Je suis, donc, bien coupable, Alceste, votre compte? ALCESTE Allez, vous devriez mourir de pure honte, 15 Une telle action ne saurait s'excuser, Et tout homme d'honneur s'en doit scandaliser. Je vous vois accabler un homme de caresses, Et t moigner, pour lui, les derni res tendresses; De protestations, d'offres, et de serments, 20 vous chargez la fureur de vos embrassements: Et quand je vous demande apr s, quel est cet homme, peine pouvez- vous dire comme il se nomme, Votre chaleur, pour lui, tombe en vous s parant, Et vous me le traitez, moi, d'indiff rent.

3 25 Morbleu, c'est une chose indigne, l che, inf me, De s'abaisser ainsi, jusqu' trahir son me: Et si, par un malheur, j'en avais fait autant, Je m'irais, de regret, pendre tout l'instant. PHILINTE Je ne vois pas, pour moi, que le cas soit pendable; 30 Et je vous supplierai d'avoir pour agr able, Que je me fasse un peu, gr ce sur votre arr t, Et ne me pende pas, pour cela, s'il vous pla t. ALCESTE Que la plaisanterie est de mauvaise gr ce! PHILINTE Mais, s rieusement, que voulez- vous qu'on fasse? ALCESTE 35 Je veux qu'on soit sinc re, et qu'en homme d'honneur, On ne l che aucun mot qui ne parte du c ur. PHILINTE Lorsqu'un homme vous vient embrasser avec joie, Il faut bien le payer de la m me monnoie1, R pondre, comme on peut, ses empressements, 2 1 Au XVIIe si cle, joie (prononc jou ) rimait tr s bien avec monnoie (prononc monnou ).

4 40 Et rendre offre pour offre, et serments pour serments. ALCESTE Non, je ne puis souffrir cette l che m thode Qu'affectent la plupart de vos gens la mode; Et je ne hais rien tant, que les contorsions De tous ces grands faiseurs de protestations, 45 Ces affables donneurs d'embrassades frivoles, Ces obligeants diseurs d'inutiles paroles, Qui de civilit s, avec tous, font combat, Et traitent du m me air, l'honn te homme, et le fat. Quel avantage a-t-on qu'un homme vous caresse, 50 vous jure amiti , foi, z le, estime, tendresse, Et vous fasse de vous , un loge clatant, Lorsque au premier faquin, il court en faire autant? Non, non, il n'est point d' me un peu bien situ e, Qui veuille d'une estime, ainsi, prostitu e; 55 Et la plus glorieuse a des r gals peu chers2, D s qu'on voit qu'on nous m le avec tout l'univers: Sur quelque pr f rence, une estime se fonde, Et c'est n'estimer rien, qu'estimer tout le monde.

5 Puisque vous y donnez, dans ces vices du temps, 60 Morbleu, vous n' tes pas pour tre de mes gens3; Je refuse d'un c ur la vaste complaisance, Qui ne fait de m rite aucune diff rence: Je veux qu'on me distingue, et pour le trancher net, L'ami du genre humain n'est point du tout mon fait4. PHILINTE 65 Mais quand on est du monde, il faut bien que l'on rende Quelques dehors civils, que l'usage demande5. ALCESTE Non, vous dis-je, on devrait ch tier, sans piti , Ce commerce honteux de semblants d'amiti : Je veux que l'on soit homme, et qu'en toute rencontre, 70 Le fond de notre c ur, dans nos discours, se montre; Que ce soit lui qui parle, et que nos sentiments Ne se masquent jamais, sous de vains compliments. PHILINTE Il est bien des endroits, o la pleine franchise Deviendrait ridicule, et serait peu permise; 75 Et, parfois, n'en d plaise votre aust re honneur, 2 Et la plus glorieuse a des r gals peu chers: l' me la plus prise de gloire se contente de bien peu.

6 3 vous n' tes pas pour tre de mes gens : vous n' tes pas de nature tre de mes amis ( gens se dit des personnes d'une m me soci t , pr cise le dictionnaire de Fureti re (1690). 4 N'est point du tout mon fait: n'est point du tout ce qui me convient. 3 5 Quelques dehors civils: quelques marques ext rieures de civilit . Il est bon de cacher ce qu'on a dans le c ur. Serait-il propos, et de la biens ance, De dire mille gens tout ce que d'eux, on pense? Et quand on a quelqu'un qu'on hait, ou qui d pla t, 80 Lui doit-on d clarer la chose comme elle est? ALCESTE PHILINTE Quoi! vous iriez dire la vieille milie, Qu' son ge, il sied mal de faire la jolie? Et que le blanc qu'elle a, scandalise chacun?)

7 ALCESTE Sans doute6. PHILINTE Dorilas, qu'il est trop importun: 85 Et qu'il n'est la cour, oreille qu'il ne lasse, conter sa bravoure, et l' clat de sa race? ALCESTE Fort bien. PHILINTE vous vous moquez. ALCESTE Je ne me moque point, Et je vais n' pargner personne sur ce point. Mes yeux sont trop bless s; et la cour, et la ville, 90 Ne m'offrent rien qu'objets m' chauffer la bile: J'entre en une humeur noire, en un chagrin profond, Quand je vois vivre entre eux, les hommes comme ils font; Je ne trouve, partout, que l che flatterie, Qu'injustice, int r t, trahison, fourberie; 95 Je n'y puis plus tenir, j'enrage, et mon dessein Est de rompre en visi re tout le genre humain7.

8 PHILINTE Ce chagrin philosophe8 est un peu trop sauvage, 6 Sans doute: sans aucun doute, assur ment. 7 Rompre en visi re: rompre sa lance dans la visi re de son adversaire, et figur ment attaquer, contredire quelqu'un en face, brusquement (Littr ). 4 8 Ce chagrin philosophe : ce chagrin caract ristique d'un philosophe (cf. ci-dessous, vers 166). Je ris des noirs acc s o je vous envisage; Et crois voir, en nous deux, sous m mes soins nourris, 100 Ces deux fr res que peint l'Ecole des maris, ALCESTE Mon Dieu, laissons l , vos comparaisons fades. PHILINTE Non, tout de bon, quittez toutes ces incartades, Le monde, par vos soins, ne se changera pas; Et puisque la franchise a, pour vous , tant d'appas, 105 Je vous dirai tout franc, que cette maladie, Partout o vous allez, donne la com die, Et qu'un si grand courroux contre les m urs du temps, vous tourne en ridicule aupr s de bien des gens.

9 ALCESTE Tant mieux, morbleu, tant mieux, c'est ce que je demande, 110 Ce m'est un fort bon signe, et ma joie en est grande: Tous les hommes me sont, tel point, odieux, Que je serais f ch d' tre sage leurs yeux. PHILINTE vous voulez un grand mal la nature humaine! ALCESTE Oui! j'ai con u pour elle, une effroyable haine. PHILINTE 115 Tous les pauvres mortels, sans nulle exception, Seront envelopp s dans cette aversion? Encor, en est-il bien, dans le si cle o nous ALCESTE Non, elle est g n rale, et je hais tous les hommes: Les uns, parce qu'ils sont m chants, et malfaisants; 120 Et les autres, pour tre aux m chants, complaisants, Et n'avoir pas, pour eux, ces haines vigoureuses Que doit donner le vice aux mes vertueuses10.

10 De cette complaisance, on voit l'injuste exc s, Pour le franc sc l rat avec qui j'ai proc s; 125 Au travers de son masque, on voit plein le tra tre, 9 Les vers 99 102 taient saut s la repr sentation. 5 10 Cf. le mot qu'Erasme met au cr dit de Timon d'Ath nes, dans le VIe livre des Apophtegmes: On demandait Timon d'Ath nes, appel le MISANTHROPE , pourquoi il poursuivait tous les hommes de sa haine: Les m chants, r pondit-il, je les hais bon droit; les autres, je les hais de ne point ha r les m chants. Partout, il est connu pour tout ce qu'il peut tre; Et ses roulements d'yeux, et son ton radouci, N'imposent qu' des gens qui ne sont point d'ici. On sait que ce pied plat, digne qu'on le confonde, 130 Par de sales emplois, s'est pouss dans le monde: Et, que, par eux, son sort, de splendeur rev tu, Fait gronder le m rite, et rougir la vertu.


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