Transcription of Derrière l’imposture de la « science » économique, qu’y a ...
1 Derri re l'imposture de la science conomique, qu'y a-t-il ? Jean-Marie Harribey Cet article figure sur le blog 'imposture-de-la- - science - -economique-qu'y-a-t-il Une version l g rement raccourcie de cet article a t publi e dans la Revue du MAUSS permanente, 2015/1, n 45, sous le titre Derri re l'imposture de la " science " conomique, il y a l'impasse du capitalisme , Je salue mon tour la publication de l'ouvrage de l' conomiste australien Steve Keen, L'imposture conomique, dont la nouvelle dition vient d' tre traduite en fran ais (Les ditions de l'atelier, 2014, avec une pr face de Ga l Giraud)1. Il propose une critique minutieuse de toutes les hypoth ses et de tous les r sultats de la th orie n oclassique qui a tabli une domination sans partage sur l'enseignement universitaire, la recherche et les revues acad miques, sans parler des m dias.
2 Ce livre procurera une v ritable jubilation tous ceux qui en ont marre de voir l'absence de rigueur logique chez les plus hautes sommit s, pourtant r compens es par les titres, les honneurs et les places de pouvoir pour reproduire le monopole d'une discipline qui a tout du charlatanisme. Ladite science conomique est une gigantesque imposture. Mais que cache cette imposture de nature intellectuelle, conceptuelle et pist mologique ? Cet ouvrage va-t-il jusqu'au bout de sa critique ? Essayons de voir cela en suivant les tapes principales du parcours auquel nous invite l'auteur. 1. La d construction de la science conomique officielle Le livre de Keen se compose de trois parties. Les deux premi res montrent que les fondements de la th orie qu'on appelle n oclassique depuis le d but du XXe si cle sont d pourvus de toute logique et sont m me totalement incoh rents.
3 Non seulement les hypoth ses retenues sont introuvables dans la r alit , mais les conclusions sont absurdes. La loi de l'offre et de la demande n'est pas une loi Le pont aux nes de l' conomie du caf du commerce est la fameuse loi de l'offre et de la demande. Qui oserait la mettre en doute ? Pourtant, chacun des deux c t s de cette pr tendue loi, cens s se couper en un point d terminant le prix auquel s' quilibre le march , souffre d'un vice cong nital : l'impossibilit de passer d'un raisonnement men l' chelle individuelle (micro conomique) un raisonnement global (macro conomique). Le probl me examin par Keen dans sa premi re partie est celui de l'agr gation des comportements individuels pour aboutir un comportement global. Suffit-il d'ajouter les premiers pour d finir le second ?
4 Vieille question : la soci t est-elle la somme des individus ? Oui, r pondent tous les conomistes lib raux. Patatras, ce sont les meilleurs th oriciens n oclassiques qui, cherchant d montrer la pertinence de cette assertion, ont abouti d montrer le contraire. Et cela, pour la demande comme pour l'offre. Du c t de la demande, on pourrait croire que, puisque la demande de consommation d'un bien par un individu volue habituellement en sens inverse de son prix, le m me ph nom ne pourrait tre retrouv au niveau de l'ensemble de l' conomie : la demande 1. L' dition traduite est celle de 2011 (la premi re dition datait de 2001) publi e sous le titre Debunking Economics : The naked emperor of the social sciences. 2. globale d'un bien baisserait quand le prix monte.
5 Faux, dit le th or me appel . Sonnenschein-Mantel-Debreu , du nom des trois conomistes qui, tels des kamikazes, s' taient lanc s dans les ann es 1970 dans la qu te du Graal conomique, et qui ont lucidement accept de se faire hara-kiri. Pour que la loi de la demande soit v rifi e, il faudrait que tous les individus aient les m mes go ts et pr f rences (impossible sauf abandonner l'hypoth se d'ind pendance des individus) et que la variation de leurs revenus ne modifie pas leurs pr f rences (impossible sauf supposer que tous les revenus varient semblablement ou qu'il n'y a pas d'interf rences entre les d cisions des uns et celles des autres). La th orie de la demande globale suppose donc qu'il n'existe qu'un seul consommateur et qu'un seul bien.
6 Idiot, comme Marx l'avait d j dit en d non ant cette robinsonnade . R sultat : la demande globale peut voluer dans n'importe quel sens quand les prix varient ; par exemple elle peut augmenter quand le prix d'un bien de premi re n cessit augmente si les individus ne peuvent plus acheter que celui-l . La courbe de la demande globale n'est donc pas forc ment d croissante, parce que l' effet de revenu peut contrecarrer l' effet de substitution . Les th oriciens de l' quilibre g n ral ont d admettre que, l' lasticit de la demande par rapport au prix n' tant pas toujours n gative, la loi n'est vraie que si on est d j . l' quilibre Dur, dur, une d monstration qui suppose le probl me r solu. Du c t de l'offre, on arrive aux m mes incoh rences.
7 La th orie n oclassique dit que l'entreprise atteint son point optimum de profit lorsqu'elle galise son prix avec son co t marginal. Mais pour que cette galisation puisse tre r alis e, il faut supposer que les co ts marginaux sont croissants, c'est- -dire qu'il n'y a jamais de rendements croissants dus des conomies d' chelle, sinon cela impliquerait que toute entreprise aurait int r t augmenter ind finiment sa production et donc demander une quantit illimit e d'inputs. Pour contourner ces difficult s, les n oclassiques ajoutent d'autres hypoth ses : existence de co ts fixes (les fonctions d'offre sont alors discontinues), acc s limit (donc pas de libre entr e, l'une des conditions de la concurrence parfaite). Le mythe de la concurrence parfaite Le pire est venir pour la micro conomie n oclassique : Les producteurs s'efforcent de maximiser leur propre b n fice leurs profits et non les b n fices de la soci t.
8 Ces deux int r ts les consommateurs cherchant retirer le maximum de b n fice de leur consommation, les producteurs tentant d'obtenir le profit maximal de leur production ne co ncident que si le prix de vente est gal la variation de la recette que les producteurs obtiennent en vendant une unit suppl mentaire, variation que les conomistes appellent "recette marginale". Le prix le montant que les consommateurs sont pr ts payer vous donne2 l'"utilit marginale" obtenue par la consommation du dernier bien achet . Et c'est seulement s'il est gal la "recette marginale" obtenue par le producteur pour la toute derni re unit de production vendue que les b n fices de la soci t seront gaux au gain individuel du producteur quand il vend ce bien.
9 Cela ne peut advenir que si la "recette marginale" pour le produire quivaut son prix. Seule la concurrence parfaite garantit ce r sultat car une courbe d'offre n'existe que si le prix de vente est gal au co t marginal. Sans concurrence parfaite, bien qu'une courbe de co t marginal puisse tre trac e, elle ne correspond pas la courbe d'offre, et [ ] la quantit offerte sur le march sera inf rieure la quantit qui maximiserait le bien- tre social. (p. 112). Il s'ensuit que les co ts de production sont normalement constants ou d croissants pour la grande majorit des biens manufactur s, de telle sorte que la courbe de co t moyen et m me celle de co t marginal sont normalement soit plates, soit d croissantes (p. 140). Et Keen ajoute ironiquement que cela 2.
10 On remarquera que si le prix donne l'utilit marginale, on ne peut plus affirmer que c'est celle-ci qui d termine la valeur du bien. 3. ne pose aucun probl me aux fabricants mais rend la vie impossible aux conomistes n oclassiques, puisque la majorit de la th orie n oclassique d pend d'une courbe d'offre croissante (p. 140). La concurrence parfaite existe-t-elle alors ? Keen utilise l'apport de l' conomiste italien Piero Sraffa3 dont la critique date des ann es 1920 mais que les conomistes dominants ont ignor e. Si les facteurs de production sont fixes court terme, leur demande et leur offre ne sont pas ind pendantes, donc on ne peut pas consid rer les diff rents march s comme ind pendants. Mais, l'inverse, si on retient l'hypoth se d'ind pendance de la demande et de l'offre de facteurs, alors on ne peut avoir de facteur fixe.