Transcription of Le Spleen de Paris - Poetes.com
1 1 > > > > Textes t l chargerTextes t l chargerTextes t l chargerTextes t l charger Le Spleen de ParisLe Spleen de ParisLe Spleen de ParisLe Spleen de Paris (Les Petits po mes en prose) par Charles BaudelaireCharles BaudelaireCharles BaudelaireCharles Baudelaire Pr face Ars ne Houssaye Mon cher ami, je vous envoie un petit ouvrage dont on ne pourrait pas dire, sans injustice, qu'il n'a ni queue ni t te, puisque tout, au contraire, y est la fois t te et queue, alternativement et r ciproquement. Consid rez, je vous prie, quelles admirables commodit s cette combinaison nous offre tous, vous, moi et au lecteur. Nous pouvons couper o nous voulons, moi ma r verie, vous le manuscrit, le lecteur sa lecture; car je ne suspends pas la volont r tive de celui-ci au fil interminable d'une intrigue superflue.
2 Enlevez une vert bre, et les deux morceaux de cette tortueuse fantaisie se rejoindront sans peine. Hachez-la en nombreux fragments, et vous verrez que chacun peut exister part. Dans l'esp rance que quelques-uns de ces tron ons seront assez vivants pour vous plaire et vous amuser, j'ose vous d dier le serpent tout entier. J'ai une petite confession vous faire. C'est en feuilletant, pour la vingti me fois au moins, le fameux Gaspard de la Nuit, d'Aloysius Bertrand (un livre connu de vous, de moi et de quelques-uns de nos amis, n'a-t-il pas tous les droits tre appel fameux ?) que l'id e m'est venue de tenter quelque chose d'analogue, et d'appliquer la description de la vie moderne, ou plut t d'une vie moderne et plus abstraite, le proc d qu'il avait appliqu la peinture de la vie ancienne, si trangement pittoresque.
3 Quel est celui de nous qui n'a pas, dans ses jours d'ambition, r v le miracle d'une prose po tique, musicale sans rhythme et sans rime, assez souple et assez heurt e pour s'adapter aux mouvements lyriques de l' me, aux ondulations de la r verie, aux soubresauts de la conscience ? C est surtout de la fr quentation des villes normes, c'est du croisement de leurs innombrables rapports que na t cet id al obs dant. Vous-m me, mon cher ami, n'avez-vous pas tent de traduire en une chanson le cri strident du Vitrier, et d'exprimer dans une prose lyrique toutes les d solantes suggestions que ce cri envoie jusqu'aux mansardes, travers les plus hautes brumes de la rue ? Mais, pour dire le vrai, je crains que ma jalousie ne m'ait pas port bonheur. Sit t que j'eus commenc le travail, je m'aper us que non-seulement je restais bien loin de mon myst rieux et brillant mod le, mais encore que je faisais quelque chose (si cela peut s'appeler quelque chose) de singuli rement diff rent, accident dont tout autre que moi s'enorgueillirait sans 2 doute, mais qui ne peut qu'humilier profond ment un esprit qui regarde comme le plus grand honneur du po te d'accomplir juste ce qu'il a projet de faire.
4 Votre bien affectionn , C. B. IIII L trangerL trangerL trangerL tranger -- Qui aimes-tu le mieux, homme nigmatique, dis ? ton p re, ta m re, ta soeur ou ton fr re ? -- Je n'ai ni p re, ni m re, ni s ur, ni fr re. -- Tes amis ? -- Vous vous servez l d'une parole dont le sens m'est rest jusqu' ce jour inconnu. -- Ta patrie ? -- J'ignore sous quelle latitude elle est situ e. -- La beaut ? -- Je l'aimerais volontiers, d esse et immortelle. -- L'or ? -- Je le hais comme vous ha ssez Dieu. -- Eh ! qu'aimes-tu donc, extraordinaire tranger ? -- J'aime les les nuages qui l l les merveilleux nuages ! IIIIIIII Le d sespoir de la vieilleLe d sespoir de la vieilleLe d sespoir de la vieilleLe d sespoir de la vieille La petite vieille ratatin e se sentit toute r jouie en voyant ce joli enfant qui chacun faisait f te, qui tout le monde voulait plaire; ce joli tre, si fragile comme elle, la petite vieille, et, comme elle aussi, sans dents et sans cheveux.
5 Et elle s'approcha de lui, voulant lui faire des risettes et des mines agr ables. Mais l'enfant pouvant se d battait sous les caresses de la bonne femme d cr pite, et remplissait la maison de ses glapissements. Alors la bonne vieille se retira dans sa solitude ternelle, et elle pleurait dans un coin, se disant: -- Ah ! pour nous, malheureuses vieilles femelles, l' ge est pass de plaire, m me aux innocents; et nous faisons horreur aux petits enfants que nous voulons aimer ! 3 IIIIIIIIIIII Le Le Le Le confiteorconfiteorconfiteorconfiteor de l artiste de l artiste de l artiste de l artiste Que les fins de journ es d'automne sont p n trantes ! Ah ! p n trantes jusqu' la douleur ! car il est de certaines sensations d licieuses dont le vague n'exclut pas l'intensit ; et il n'est pas de pointe plus ac r e que celle de l'Infini.
6 Grand d lice que celui de noyer son regard dans l'immensit du ciel et de la mer ! Solitude, silence, incomparable chastet de l'azur ! une petite voile frissonnante l'horizon, et qui par sa petitesse et son isolement imite mon irr m diable existence, m lodie monotone de la houle, toutes ces choses pensent par moi, ou je pense par elles (car dans la grandeur de la r verie, le moi se perd vite !); elles pensent, dis-je, mais musicalement et pittoresquement, sans arguties, sans syllogismes, sans d ductions. Toutefois, ces pens es, qu'elles sortent de moi ou s' lancent des choses, deviennent bient t trop intenses. L' nergie dans la volupt cr e un malaise et une souffrance positive. Mes nerfs trop tendus ne donnent plus que des vibrations criardes et douloureuses.
7 Et maintenant la profondeur du ciel me consterne, sa limpidit m'exasp re. L'insensibilit de la mer, l'immuabilit du spectacle me r Ah ! faut-il ternellement souffrir, ou fuir ternellement le beau ? Nature, enchanteresse sans piti , rivale toujours victorieuse, laisse-moi ! Cesse de tenter mes d sirs et mon orgueil ! L' tude du beau est un duel o l'artiste crie de frayeur avant d' tre vaincu. IVIVIVIV Un plaisantUn plaisantUn plaisantUn plaisant C' tait l'explosion du nouvel an: chaos de boue et de neige, travers de mille carrosses, tincelant de joujoux et de bonbons, grouillant de cupidit s et de d sespoirs, d lire officiel d'une grande ville fait pour troubler le cerveau du solitaire le plus fort. Au milieu de ce tohu-bohu et de ce vacarme, un ne trottait vivement, harcel par un malotru arm d'un fouet.
8 Comme l' ne allait tourner l'angle d'un trottoir, un beau monsieur gant , verni, cruellement cravat et emprisonn dans des habits tout neufs, s'inclina c r monieusement devant l'humble b te, et lui dit, en tant son chapeau: Je vous la souhaite bonne et heureuse! puis se retourna vers je ne sais quels camarades avec un air de fatuit , comme pour les prier d'ajouter leur approbation son contentement. L' ne ne vit pas ce beau plaisant, et continua de courir avec z le o l'appelait son devoir. Pour moi, je fus pris subitement d'une incommensurable rage contre ce magnifique imb cile, qui me parut concentrer en lui tout l'esprit de la France. 4 VVVV La cLa cLa cLa chambre doublehambre doublehambre doublehambre double Une chambre qui ressemble une r verie, une chambre v ritablement spirituelle, o l'atmosph re stagnante est l g rement teint e de rose et de bleu.
9 L' me y prend un bain de paresse, aromatis par le regret et le d sir. -- C'est quelque chose de cr pusculaire, de bleu tre et de ros tre; un r ve de volupt pendant une clipse. Les meubles ont des formes allong es, prostr es, alanguies. Les meubles ont l'air de r ver; on les dirait dou s d'une vie somnambulique, comme le v g tal et le min ral. Les toffes parlent une langue muette, comme les fleurs, comme les ciels, comme les soleils couchants. Sur les murs nulle abomination artistique. Relativement au r ve pur, l'impression non analys e, l'art d fini, l'art positif est un blasph me. Ici, tout a la suffisante clart et la d licieuse obscurit de l harmonie. Une senteur infinit simale du choix le plus exquis, laquelle se m le une tr s-l g re humidit , nage dans cette atmosph re, o l'esprit sommeillant est berc par des sensations de serre chaude.
10 La mousseline pleut abondamment devant les fen tres et devant le lit; elle s' panche en cascades neigeuses. Sur ce lit est couch e l'Idole, la souveraine des r ves. Mais comment est-elle ici ? Qui l'a amen e ? quel pouvoir magique l'a install e sur ce tr ne de r verie et de volupt ? Qu'importe ? la voil ! je la reconnais. Voil bien ces yeux dont la flamme traverse le cr puscule; ces subtiles et terribles mirettes, que je reconnais leur effrayante malice ! Elles attirent, elles subjuguent, elles d vorent le regard de l'imprudent qui les contemple. Je les ai souvent tudi es, ces toiles noires qui commandent la curiosit et l admiration. A quel d mon bienveillant dois-je d' tre ainsi entour de myst re, de silence, de paix et de parfums ?