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Guy de Maupassant LA MAIN - Pulib

62 Guy de Maupassant LA main La main a paru dans le Gaulois du 23 d cembre 1883 puis dans Les Contes du Jour et de la Nuit en 1885 On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d instruction qui donnait son avis sur l affaire myst rieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n y comprenait rien. M. Bermutier, debout, le dos la chemin e, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. Plusieurs femmes s taient lev es pour s approcher et demeuraient debout, l il fix sur la bouche ras e du magistrat d o sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crisp es par leur peur curieuse, par l avide et insatiable besoin d pouvante qui hante leur me, les torture comme une faim.

Guy de Maupassant – LA MAIN La Main a paru dans le Gaulois du 23 décembre 1883 puis dans Les Contes du Jour et de la Nuit en 1885 On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d’instruction qui donnait son avis sur l’affaire mystérieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n’y comprenait rien.

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1 62 Guy de Maupassant LA main La main a paru dans le Gaulois du 23 d cembre 1883 puis dans Les Contes du Jour et de la Nuit en 1885 On faisait cercle autour de M. Bermutier, juge d instruction qui donnait son avis sur l affaire myst rieuse de Saint-Cloud. Depuis un mois, cet inexplicable crime affolait Paris. Personne n y comprenait rien. M. Bermutier, debout, le dos la chemin e, parlait, assemblait les preuves, discutait les diverses opinions, mais ne concluait pas. Plusieurs femmes s taient lev es pour s approcher et demeuraient debout, l il fix sur la bouche ras e du magistrat d o sortaient les paroles graves. Elles frissonnaient, vibraient, crisp es par leur peur curieuse, par l avide et insatiable besoin d pouvante qui hante leur me, les torture comme une faim.

2 Une d elles, plus p le que les autres, pronon a pendant un silence : - C est affreux. Cela touche au "surnaturel". On ne saura jamais rien. Le magistrat se tourna vers elle : - Oui, madame, il est probable qu on ne saura jamais rien. Quand au mot "surnaturel" que vous venez d employer, il n a rien faire ici. Nous sommes en pr sence d un crime fort habilement con u, fort habilement ex cut , si bien envelopp de myst re que nous ne pouvons le d gager des circonstances imp n trables qui l entourent. Mais j ai eu, moi, autrefois, suivre une affaire o vraiment semblait se m ler quelque chose de fantastique. Il a fallu l abandonner, d ailleurs, faute de moyens de l claircir.

3 Plusieurs femmes prononc rent en m me temps, si vite que leurs voix n en firent qu une : - Oh ! dites-nous cela. M. Bermutier sourit gravement, comme doit sourire un juge d instruction. Il reprit : - N allez pas croire, au moins, que j aie pu, m me un instant, supposer en cette aventure quelque chose de surhumain. Je ne crois qu aux causes normales. Mais si, au lieu d employer le mot "surnaturel" pour exprimer ce que nous ne comprenons pas, nous nous servions simplement du mot "inexplicable", cela vaudrait beaucoup mieux. En tout cas, dans l affaire que je vais vous dire, ce sont surtout les circonstances environnantes, les circonstances pr paratoires qui m ont mu. Enfin, voici les faits : J tais alors juge d instruction Ajaccio, une petite ville blanche, couch e au bord d un admirable golfe qu entourent partout de hautes montagnes.

4 Ce que j avais surtout poursuivre l -bas, c taient les affaires de vendetta. Il y en a de superbes, de dramatiques au possible, de f roces, d h ro ques. Nous retrouvons l les plus beaux sujets de vengeance qu on puisse r ver, les haines s culaires, apais es un moment, jamais teintes, les ruses abominables, les assassinats devenant des massacres et presque des actions glorieuses. Depuis deux ans, je n entendais parler que du prix du sang, que de ce terrible pr jug corse qui force venger toute injure sur la personne qui l a faite, sur ses descendants et ses proches. J avais vu gorger des vieillards, des enfants, des cousins, j avais la t te pleine de ces histoires.

5 Or, j appris un jour qu un Anglais venait de louer pour plusieurs ann es une petite villa au fond du golfe. Il avait amen avec lui un domestique fran ais, pris Marseille en passant. Bient t tout le monde s occupa de ce personnage singulier, qui vivait seul dans sa demeure, ne sortant que pour chasser et pour p cher. Il ne parlait personne, ne venait jamais la ville, et, chaque matin, s exer ait pendant une heure ou deux, tirer au pistolet et la carabine. Des l gendes se firent autour de lui. On pr tendit que c tait un haut personnage fuyant sa patrie pour des raisons politiques ; puis on affirma qu il se cachait apr s avoir commis un crime pouvantable. On citait m me des circonstances particuli rement horribles.

6 Je voulus, en ma qualit de juge d instruction, prendre quelques renseignements sur cet homme ; mais il me fut impossible de rien apprendre. Il se faisait appeler sir John Rowell. Je me contentai donc de le surveiller de pr s ; mais on ne me signalait, en r alit , rien de suspect son gard. Cependant, comme les rumeurs sur son compte continuaient, grossissaient, devenaient g n rales, je r solus d essayer de voir moi-m me cet tranger, et je me mis chasser r guli rement dans les environs de sa propri t . 5 10 15 20 25 30 35 40 45 50 55 60 63 J attendis longtemps une occasion. Elle se pr senta enfin sous la forme d une perdrix que je tirai et que je tuai devant le nez de l Anglais.

7 Mon chien me la rapporta ; mais, prenant aussit t le gibier, j allai m excuser de mon inconvenance et prier sir John Rowell d accepter l oiseau mort. C tait un grand homme cheveux rouges, barbe rouge, tr s haut, tr s large, une sorte d hercule placide et poli. Il n avait rien de la raideur dite britannique et il me remercia vivement de ma d licatesse en un fran ais accentu d outre-Manche. Au bout d un mois, nous avions caus ensemble cinq ou six fois. Un soir enfin, comme je passais devant sa porte, je l aper us qui fumait sa pipe, cheval sur une chaise, dans son jardin. Je le saluai, et il m invita entrer pour boire un verre de bi re. Je ne me le fis pas r p ter.

8 Il me re ut avec toute la m ticuleuse courtoisie anglaise, parla avec loge de la France, de la Corse, d clara qu il aimait beaucoup cette pays, cette rivage. Alors je lui posai, avec de grandes pr cautions et sous la forme d un int r t tr s vif, quelques questions sur sa vie, sur ses projets. Il r pondit sans embarras, me raconta qu il avait beaucoup voyag , en Afrique, dans les Indes, en Am rique. Il ajouta en riant : - J av eu b coup d aventures, oh ! yes. Puis je me remis parler chasse, et il me donna des d tails les plus curieux sur la chasse l hippopotame, au tigre, l l phant et m me la chasse au gorille. Je dis : - Tous ces animaux sont redoutables. Il sourit : - Oh ! n , le plus mauvais c t l homme.

9 Il se mit rire tout fait, d un bon rire de gros Anglais content : - J av beaucoup chass l homme aussi. Puis il parla d armes, et il m offrit d entrer chez lui pour me montrer des fusils de divers syst mes. Son salon tait tendu de noir, de soie noire brod e d or. De grandes fleurs jaunes couraient sur l toffe sombre, brillaient comme du feu. Il annon a : - C t une drap japonaise. Mais, au milieu du plus large panneau, une chose trange me tira l il. Sur un carr de velours rouge, un objet noir se d tachait. Je m approchai: c tait une main , une main d homme. Non pas une main de squelette, blanche et propre, mais une main noire dess ch e, avec les ongles jaunes, les muscles nu et des traces de sang ancien, de sang pareil une crasse, sur les os coup s net, comme d un coup de hache, vers le milieu de l avant bras.

10 Autour du poignet, une norme cha ne de fer, riv e, soud e ce membre malpropre, l attachait au mur par un anneau assez fort pour tenir un l phant en laisse. Je demandai : - Qu est-ce que cela ? L Anglais r pondit tranquillement : - C t ma meilleur ennemi. Il ven d Am rique. Il av t fendu avec le sabre et arrach la peau avec une caillou coupante, et s ch dans le soleil pendant huit jours. Aoh, tr s bonne pour moi, cette. Je touchai ce d bris humain qui avait d appartenir un colosse. Les doigts, d mesur ment longs, taient attach s par des tendons normes que retenaient des lani res de peau par places. Cette main tait affreuse voir, corch e ainsi, elle faisait penser naturellement quelque vengeance de sauvage.


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