Transcription of LES ÉDITIONS DE
1 SAMUEL BECKEIT En attendant Godot LES DITIONS DE MINlTIT 1952 by LES DITIONS DE MINUIT 7, rue Bernard Palissy, 75006 Paris En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduir .. int gralement ou partiellement le pr sent. ouvrage sans autorisation de l' diteur ou du Centr", fran ais d'exploitation du droit de copie, 20, rue des Grands-Augustins, 75006 Paris. ISBN 2 7073 0148 5 Acte premier Route la campagne, avec arbre. Soir. Estragon, assis sur une pierre, essaie d'enlever sa chaussure. Il s'y acharne des deux mains, en ahanant. Il s'arr te, bout de forces, se repose en haletant, recommence. M me jeu. Entre Vladimir. EsTRAGON (renon ant nouveau). -Rien faire. VLADIMIR (s'approchant petits pas raides, les jambes cart es).
2 -Je commence le croire. (Il s'immobilise.) J'ai longtemps r sist cette pens e, en me disant, Vladimir, sois raisonnable. tu n'as pas encore tout essay . Et je reprenais le combat. (Il se recueille, songeant au combat. A Estragon.) -Alors, te revoil , toi. EsTRAGON. -Tu crois? VLADIMIR. -Je suis content de te revoir. Je te croyais parti po ur toujours. EsTRAGON. -Moi aussi. 10 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR. -Que faire pour f ter cette r u Dion? (Il r fl chit.) L ve-toi que je t'embrasse. (Il tend la main Estragon.) ESTRAGON (avec irritation). -Tout l'heure, tout l'heure. Silence. VLADIMIR (froiss . froidement). Peut-on savoir o monsieur a pass la nuit? EsTRAGON. -Dans un foss . VLADIMIR ( pat ).
3 -Un foss ! O a ? ESTRAGON (sans geste). - Par l . VLADIMIR. -Et on ne t'a pas battu? ESTRAGON. Pas trop. VLADIMIR. -Toujours les m mes? ESTRAGON. - Les m mes? Je ne sais pas. Silence. VLADIMIR. -Quand j'y pense .. depuis le je me ce que tu serais deve nu .. sans (Avec d cision.) Tu ne serais plus qu'un petit tas d'ossements l'heure qu'il est, pas d'erreur. EsTRAGON (piqu au vif). -Et apr s? VLADIMIR (accabl ). -C'est trop pour un seul homme. (Un temps. Avec vivacit .) D'un autre c t , quoi bon se d courager pr sent, voil ce qu,e je me dis. TI fallait y penser il y a une ternit , vers 1900. EsTRAGON. -Assez. Aide-moi enlever cette saloperie. EN ATTENDANT GODOT 11 VLADIMIR. -La main dans la main on se serait jet en bas de la tour Eifel, parmi les premiers.
4 On portait beau alors. Maintenant il est trop tard. On ne nous laisserait m me pas monter. (Estragon s'acharne sur sa chaussure.) Qu'est-ce que tu fais? EsTRAGON. - Je me d chausse. a ne t'est jamais arv , toi? VLADIMIR. - Depuis le temps que je te dis qu'il faut les enlever tous les jours. Tu ferais mieux de m' couter. EsTRAGON (faiblement). -Aide-moi ! VLADIMIR. -Tu as mal? EsTRAGON. - Mal! TI me demande si j'ai mal! VLADIMIR (avec emportement). -TI n'y a jamais que toi qui souffres! Moi je ne compte pas. Je voudrais pourtant te voir ma place. Tu m'en dirais des nouvelles. EsTRAGON. -Tu as eu mal? VLADIMIR. -Mal! TI me demande si j'ai eu mal! EsTRAGON (pointant l'index). - Ce n'est pas une raison pour ne pas te boutonner.
5 VLADIMIR (se penchant). -C'est vrai. (Il se boutonne.) Pas de laisser-aller dans les petites choses. EsTRAGON. -Qu'est-ce que tu veux que je te dise, tu attends toujours le dernier moment. 12 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR (r veusement). -Le dernier mo ment .. (Il m dite.) C'est long, mais ce sera bon. Qui disait a ? EsTRAGON. -Tu ne veux pas m'aider? VLADIMIR. -Des fois je me dis que a vient quand m me. Alors je me sens tout dr le. (Il te son chapeau, regarde de dans, y prom ne sa main, le secoue, le remet.) Comment dire? Sou lag et en m me (il cherche) .. pou vant . (Avec emphase.) E-POU-VAN-T . (Il te nouveau son chapeau, regarde dedans.) a alors! (Il tape dessus comme pour en faire tom ber quelque chose, regarde nouveau dedans, le remet.)
6 Enfin .. (Estragon, au prix d'un supr me effort, parvient enlever sa chaussure. Il regarde dedans, y prom ne sa main, [a retourne, [a secoue, cherche par terre s'il n'en est pas tomb quelque chose, ne trouve rien, passe sa main nouveau dans sa chaussure, [es yeux vagues.) -Alors? EsTRAGON. -Rien. VLADIMIR. -Fais voir. EsTRAGON. -Il n'y a rien voir. VLADIMIR. -Essaie de la remettre. ESTRAGON (ayant examin son pied). -Je vais le laisser respirer un peu. VLADIMIR. -Voil l'homme tout entier, s'en prenant sa chaussure alors que c'est son pied le coupable. (Il enl ve encore une fois son cha peau, regarde dedans, y passe la main, le secoue, EN ATTENDANT GODOT 13 tape dessus, souffle dedans, le remet.)]]]
7 A devient inqui tant. (Silence. Estragon agite son pied, en faisant jouer les orteils, afin que l'air y circule mieux.) Un des larons fut sauv . (Un temps.) C'est un pourcentage honn te. (Un temps.) Gogo .. ESTRAGON. - Quoi? VLADIMIR. -Si on se repentait? EsTRAGON. -De quoi? VLADIMIR. -Eh bien .. (Il cherche.) On n'au rait pas besoin d'entrer dans les d tails. ESTRAGON. -D' tre n ? Vladimir part d'un bon rire qu'il r prime aus sit t, en portant sa main au pubis, le visage crisp . VLADIMIR. -On n'ose m me plus rire. EsTRAGON. -Tu parles d'une privation. VLADIMIR. -Seulement sourire. (Son visage se fend dans un sourire maximum qui se fige, dure un bon moment, puis subitement s' teint.) Ce n'est pas la m me chose.
8 Enfin .. (Un temps.) Gogo .. ESTRAGON (agac ). -Qu'est-ce qu'Il y a? VLADIMIR. -Tu as lu la Bible? ESTRAGON. -La Bible .. (Il r fl chit.) J'ai d y jeter un coup d' il. VLADIMIR ( tonne'). -A l' cole sans Dieu? EsTRAGON. - Sais pas si elle tait sans ou avec. 14 EN ATTENDANT GODOT VLADIMIR. Tu dois confondre avec la Roquette. EsTRAGON. Possible. Je me rappelle les cartes de la Terre sainte. En couleur. Tr s jolies. La mer Morte tait bleu p le. J'avais soif rien qu'en la regardant. Je me disais, c'est l que nous irons passer notre lune de miel. Nous nagerons. Nous serons heureux. VLADIMIR. -Tu aurais d tre po te. EsTRAGON. -Je l'ai t . (Geste vers ses hail lons.) a ne se voit pas? Silence. VLADIMIR. -Qu'est-ce que je disais.
9 Com ment va ton pied? EsTRAGON. -Il enfle. VLADIMIR. -Ah oui, j'y suis, cette histoire de larrons. Tu t'en souviens? EsTRAGON. -Non. VLADIMIR. -Tu veux que je te la raconte? EsTRAGON. -Non. VLADIMIR. - a passera le temps. (Un temps.) C' taient deux voleurs, crucifi s en m me temps que le Sauveur. On .. EsTRAGON. -Le quoi? VLADIMIR. -Le Sauveur. Deux voleurs. On dit que l'un fut sauv et l' (il cherche le contraire de sauv ) .. damn . EsTRAGON. -Sauv de quoi? VLADIMIR. -De l'enfer. EsTRAGON. -Je m'en vais. (Il ne bouge pas.) EN ATTENDANT GODOT 15 VLADIMIR. -Et cependant .. (Un temps.) Comment se fait-il Je ne t'ennuie pas, j'esp re? EsTRAGON. -Je n' coute pas. VLADIMIR. -Comment se fait-il que des quatre vang listes un seul pr sente les faits de cette fa on?
10 Ils taient cependant l tous les quatre - enfin, pas loin. Et un seul parle d'un larron de sauv . (Un temps.) Voyons, Gogo, il faut me renvoyer la balle de temps en temps. EsTRAGON. - J' coute. VLADIMIR. - Un sur quatre. Des trois autres, deux n'en parlent pas du tout et le troisi me dit qu'ils l'ont engueul tous les deux. EsTRAGON. -Qui? VLADIMIR. -Comment? EsTRAGON. -Je ne comprends rien .. (Un temps.) Engueul qui? VLADIMIR. -Le Sauveur. ESTRAGON. -Pourquoi? VLADIMIR. - Parce qu'il n'a pas voulu les sauver. EsTRAGON. -De l'enfer? VLADIMIR. -Mais non, voyons! De la mort. EsTRAGON. -Et alors? VLADIMIR. -Alors ils ont J tre damn s tous les deux. EsTRAGON. -Et apr s ? VLADIMIR. -Mais l'autre dit qu'il y en a eu un de sauv.